«Il est temps que notre système statistique mette davantage l’accent sur la mesure du bien-être de la population que sur celle de la production économique » écrivait en 2009 une commission d’experts, présidée par le Prix Nobel d’économie américain Joseph Stiglitz, et chargée de mener une réflexion sur la mesure de la croissance. Ainsi se développait l’idée que la croissance ne devait plus uniquement être mesurée à l’aune de la production économique, mais devait aussi prendre en compte de nouveaux paramètres, plus intangibles, mais essentiels, tel que le bien-être, lequel ne se réduit pas au seul revenu.

Et ce qui est vrai pour mesurer la croissance d’un pays l’est aussi pour l’entreprise, élément pilier de la création de richesse d’une société. Or, notre société actuelle, dont les valeurs structurantes ont été désacralisées les unes après les autres, a trop longtemps véhiculé l’idée que la réussite personnelle passait plus par l’enrichissement financier et matériel qu’humain et intellectuel. L’entreprise est ainsi devenue un vecteur de production de profit à court-terme, destinée à générer une valeur à la rentabilité contractualisée par leurs actionnaires. Suivant cette logique, l’entreprise s’est dématérialisée, virtualisée, outsourcée, privilégiant le profit à la production, oubliant souvent au passage de redonner du sens à son projet.

Dans le même temps, le visage public de l’entreprise, sa marque a pris le pas sur son corps interne, ses hommes.  La marque prend une place croissante dans la valeur de l’entreprise, en tant qu’actif immatériel. Une dichotomie se crée alors entre le management de la marque et celui de l’entreprise. On parle ainsi des innovations du géant Orange, et dans le même temps des difficultés sociales de France Telecom. Dualité de perception d’une même entreprise pourtant. L’entreprise se voit donc aujourd’hui dans l’obligation de renouveler son contrat envers ceux qui la font exister et prospérer, envers ses salariés et ses clients. Redéfinir son rôle, repenser ses responsabilités, redonner du sens, c’est aussi se donner les moyens d’être plus performante sur le long terme, d’être plus attractive à la fois en terme de résultats et d’image.

Remettre l’humain au centre de l’entreprise. L’invocation fait florès en ce moment. Cela implique aussi de remettre l’humain à la tête de l’entreprise, c’est-à-dire être focalisé sur les chiffres, certes, mais aussi revaloriser le management et les relations interpersonnelles. La culture d’une entreprise, ses valeurs, sa personnalité, son bien-être, sont des facteurs clefs de succès. Dans le marketing, on parle de « love brand » pour signifier une marque dont le capital d’attachement de ses clients est très fort. On devrait aussi parler de « love company » pour exprimer le capital d’attachement des salariés à leur entreprise.

La labellisation de certaines valeurs montantes et les trophées qui vont avec sont assez révélateurs de dysfonctionnements dont les entreprises ont pris conscience : Best Places to Work (2003), Entreprises et convivialité, Mieux-vivre en entreprise (créé en 2009), le Trophée du Capital Humain, pour ne citer que les plus médiatisés. Ainsi, pour le palmarès annuel mené par l’institut « Best Places to work », classant les entreprises dans lesquelles il fait bon vivre, l’entreprise candidate doit passer un audit sur sa culture, sa philosophie, sa politique RH et faire passer un sondage interne auprès de ses salariés. En 2011, PepsiCo France est élue n°1 pour la deuxième année consécutive après avoir été dans le top 10 dix ans durant. Pas étonnant quand on sait que le mot d’ordre de l’entreprise est « il ne faut pas perdre sa vie à la gagner ». Par ailleurs, 84% des salariés des entreprises lauréates sont fiers de déclarer à d’autres qu’ils travaillent pour leur entreprise.

Une entreprise où il fait bon vivre stimule l’envie de bien faire, attire les talents, et par conséquent gagne des parts de marché. A cet effet, l’art dans l’entreprise peut être un facteur d’épanouissement et de performances pour elle-même et ceux qui la font vivre. Qui mieux que les artistes peuvent questionner le sens au travail ?  En faisant intervenir un artiste dans l’entreprise, celui-ci tend un miroir à l’organisation, permettant une prise de recul, une vision alternative, critique et enrichissante. En effet, l’artiste est un formidable vecteur de détections des signaux faibles dans un contexte de changement de paradigme. L’art développe des outils et des pratiques qui peuvent être utiles au management. La force de l’art en installant de nouvelles logiques de recherche et en favorisant l’interdisciplinarité est dans le questionnement fertile.

Au delà de la communication, ces démarches peuvent s’inscrire dans des stratégies de ressources humaines, de marketing ou de R&D. L’intervention de l’artiste apporte une double expertise, sa capacité à imaginer tous les possibles, à faire émerger des idées et sa capacité à leur donner forme, à structurer des impressions. L’artiste va alors se nourrir de l’entreprise, et l’entreprise de la vision que l’artiste a d’elle. De la performance de l’artiste va découler un nouveau levier de performance pour l’entreprise et ses salariés.

Un exemple : Eurogroup, cabinet de conseil en stratégie a ainsi doté l’artiste plasticien Igor Antic d’un espace de travail, de moyens et d’un budget de production pour vivre une immersion de 4 mois dans l’entreprise. Il a ensuite donné forme à sa perception du travail de consultant.

Depuis plusieurs années les artistes explorent, questionnent le modèle de l’entreprise, modèle dominant de l’économie, convoquant une interdisciplinarité propice au changement. Ainsi le colloque « Art, Entreprises et technologies » organisé en 2005 par Norbert Hillaire. En 2006, le colloque « L’art est l’entreprise », organisé par Art&Flux, la ligne de recherche du CERAP (Centre d’études et de recherches en arts plastiques de la Sorbonne) dirigée par Yann Toma.  En 2010, le colloque « Making Sense » organisé par l’IRI (l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou dirigé par le philosophe français Bernard Stiegler), l’Institut Télécom et NYU in Paris. Autant de mise en perspectives de réflexions d’artistes et penseurs de tous bords se donnant pour objectif d’ouvrir des voies de recherche et de dialogue entre les modes de faire et de penser, en art, en économie, en sciences et en philosophie. Autant d’exemples de ce que la confrontation entre individus de disciplines différentes peut apporter en terme d’éclairages sur les façons de faire, de raisonner et de prendre des décisions. C’est précisément la mission d’Art&company, interroger les organisations, les interactions, les sensibilités pour faire émerger de nouvelles voies propices à la performance de l’entreprise.

Crédit photo : Ben Vautier, Igor Antic


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